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Kaléidoscope. Vol. 4. No 1. Printemps 2016.

La concertation à silo ouvert

Gutenberg a-t-il écrit son dernier mot?

 La place des médias écrits ne cesse de se rétrécir. À tel point qu’à l’instar d’Ovide Plouffe
dans le film éponyme de Gilles Carle, on aurait envie de lancer ce cri du coeur :
« Y a pas de place, nulle part, pour les médias écrits du monde entier! »
Par Suzanne Lalande

Certains le pensent : « 2040. C’est la date officielle de la disparition des journaux, selon l’essai provocateur de l’écrivain américain Philip Meyer, publié il y a quelques années(1). » Ce scénario catastrophe, évoqué par Paul Cauchon dans Le Devoir en 2007, est-il en voie de se réaliser? Presque dix ans plus tard, c’est encore difficile à dire.

Éric Fottorino, romancier, ex-rédacteur en chef du quotidien français Le Monde et auteur du livre Mon tour du « Monde », est de ceux qui croient qu’il y a une place dans le monde d’aujourd’hui et de demain pour le journal écrit, comme le rapportait en 2014 la journaliste Lise Millette dans le Trente : « Un journal, pour survivre, doit avoir un contrat de lecture avec son public ou un bassin d’irréductibles. Il doit garder sa colonne vertébrale, garder son cap et ne pas chercher à courir tous les lièvres(2). » Et ce cap, c’est celui de la rigueur, de la fiabilité et de la profondeur,
estime-t-il. Entre l’hécatombe appréhendée par certains et la mode passagère évoquée par d’autres, la plage est vaste. Mais force est d’admettre que la presse écrite est dans la tourmente. Et que le numérique est de plus en plus gourmand. Le récent rapport du Centre d’études sur les médias, intitulé Les Québécois et l’ information à l’ère du numérique(3), révèle que les médias numériques, qui occupaient 8 % du marché en 2007, sont passés à 37 % en 2015. Et pendant ce temps-là, la part des quotidiens écrits ne cesse de chuter.

Chaque média s’adapte à sa façon. Du côté des quotidiens, La Presse mène le bal avec son pari de n’offrir, en semaine, que sa version tablette gratuite. Le Devoir joue, pour l’instant, sur les deux tableaux, tout comme le Globe and Mail. Le Journal de Montréal et la Gazette, tous deux secoués par un dur conflit de travail au cours des dernières années, intègrent le numérique sûrement… mais lentement.

Les médias régionaux n’échappent pas à la vague. Martin Cauchon, nouveau propriétaire des six quotidiens régionaux du Québec, annonçait récemment que Capitales Médias misera dorénavant sur des outils multimédias. Les hebdos vont leur petit bonhomme de chemin avec leurs « sites compagnons », une version numérique du journal écrit. Quant aux médias communautaires, ils se questionnent encore.

Plusieurs lorgnent vers la version hybride : un volet numérique avec des nouvelles courtes et collées sur l’actualité et un volet papier, occasionnel, avec des dossiers et des articles plus fouillés. Kaléidoscope est en plein dans cette mouvance. Sans préjuger des résultats qui sortiront du comité qui se penche actuellement sur son avenir, le mi-web mi-papier semble être l’option privilégiée, si on se fie aux consultations menées.

La bataille s’annonce longue et dure entre, dans le coin gauche, instantané, interactif et démocratique, le numérique; et dans le coin droit, rigoureux, réfléchi et fiable, le papier. Et nul ne peut prédire avec certitude le résultat final. Mais une chose est certaine : le Net n’a pas fini d’ébranler la galaxie Gutenberg, pour reprendre une image de
Fottorino.

K
1 Paul Cauchon, « Médias – Quel avenir pour la presse écrite? », Le Devoir, le 24 février 2007.
2 Propos d’Éric Fottorino rapportés par Lise Millette, journaliste et rédactrice en chef du Trente, journal de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.
3 Les Québécois et l’information à l’ère du numérique, Sébastien Charlton, Daniel Giroux, Michel Lemieux, Centre d’études sur les médias, mars 2016.

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